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(Atom) Gabriel Real World News

04 février 2008

Peter Gabriel : l'homme-orchestre

Figure inoubliable (et déguisée) d’un rock progressif et théâtral avec Genesis, gourou des musiques du monde et pionnier des technologies du futur appliquées à la musique, Peter Gabriel demeure un artiste toujours aussi passionnant, capable d’improviser avec des singes bonobos et d’investir le Net en précurseur avec ses plateformes OD2 (en 2000) et plus récemment WE7 (en 2007). Pour La Presse, Peter Gabriel – déclaré «Personnalité de l’année» du dernier MIDEM (Marché international du disque et de l’édition musicale) – revient sur sa carrière et ses projets.

Q- Votre précédent album, UP, remonte à 2002. Vous avez prévu de sortir un disque cette année?

R- Oui, mais j'ignore quand. Franchement, à mon âge, cela m'importe peu. Je le sortirai quand il sera prêt. Il m'est difficile d'en parler aujourd'hui, car il peut encore partir dans différentes directions. Je compose assez facilement, mais pour l'écriture des textes, c'est plus laborieux, je dois m'y consacrer pleinement, m'enfermer dans une pièce sans téléphone, ni la moindre distraction. Ce qui est un peu difficile, d'autant que j'ai une fâcheuse tendance à mener plusieurs projets de front, mais j'ai toujours fonctionné ainsi...

Q- Par exemple?

R- Je travaille sur la bande originale du prochain dessin animé de Pixar. L'histoire, sans dialogues, d'un robot chargé de nettoyer l'espace de la pollution humaine. Je trouve l'idée amusante et intéressante. Le réalisateur, un passionné de science-fiction, l'a conçu comme une réponse, une suite au chef d'oeuvre de Kubrick, 2001 l'Odyssée de l'espace. Un film crucial pour moi. Sinon je collabore avec de nombreux musiciens dont Tom Newman, le cousin de Randy Newman. Je prends aussi beaucoup de temps avec le projet de Nelson Mandela, The Elders, une sorte d'ONG composée de sages issus du monde politique, économique et culturel. Sans oublier mon fils de 6 ans (rires).

Q- UP abordait les questionnements d'un homme confronté à la vieillesse, puis à la mort. Comment vivez-vous vos 58 ans?

R- Cinquante-huit ans dans deux semaines! Je vis bien mon âge, à part le fait que je me suis cassé une jambe au ski à Noël. Mon premier accident en 15 ans de pratique assidue du ski. Sinon, je suis un homme heureux, merci. Aujourd'hui, je vis surtout à Londres, pour ma femme - elle préfère l'activité de la ville. Par contre, tous les jeudis, je retourne au studio à la campagne, jusqu'à dimanche soir. Cet équilibre entre la ville et la campagne me convient parfaitement.

Q- Vous avez assisté au concert de Led Zeppelin à Londres. Vos impressions?

R- J'ai trouvé le concert fantastique. Pourtant, je n'avais jamais été un fan absolu de Led Zep durant mes jeunes années. Mais j'ai appris à les apprécier avec le temps. De la musique solide, puissante, musclée avec de l'intelligence, beaucoup de pertinence. La veille du concert, Robert Plant m'avait envoyé un mail avec cette blague: «Lequel va se prostituer en premier, toi ou moi?»

Q- Justement, la tournée de Genesis l'été dernier ne vous a pas donné envie de rempiler avec vos anciens camarades?

R- Je n'ai même pas eu le temps de les voir en concert. Mais je n'ai rien contre une reformation. J'ignore où, quand et comment. Mais une chose est certaine: ce n'est pas hors de question!

Q- Vous êtes musicien et un entrepreneur dynamique. Deux activités faciles à concilier?

R- Là, c'est un héritage de mon grand-père. Je refuse cette illusion un peu naïve mais toujours vivace selon laquelle l'art serait une forme d'expression pure et spirituelle, presque religieuse. Et le business une activité bassement commerciale et sale. La vérité est plus complexe. Avec l'argent gagné, j'ai pu créer mon label et promouvoir les musiques du monde, à l'époque méconnues en Occident. Le but n'était pas de gagner de l'argent pour gagner de l'argent, mais d'assouvir ma passion et de préserver ma liberté d'artiste. Et cela passe par l'indépendance financière. D'où l'obligation de me dédoubler en homme d'affaires.

Q- Bien avant iTunes et Napster, vous avez lancé en 2000 une plateforme de téléchargement de musique (vendue à Nokia en 2006). Vous semblez plutôt stimulé par la révolution internet, à la différence de l'ensemble des acteurs de l'industrie musicale...

R- Oui. Pour moi il s'agit d'une occasion excitante. J'espère voir une grande révolution se dessiner: le Net peut changer la nature même de la musique produite, avec plus d'audaces et d'expérimentations. Avec internet, les musiciens dits «marginaux» peuvent produire et diffuser leur musique par leurs propres moyens. Les artistes auront un peu plus de travail, mais aussi plus de liberté et d'occasion pour se faire connaître. Certes, le marché du disque a chuté, mais les succès de Mika ou d'Amy Winehouse apportent un démenti évident à «la crise du disque».

Q- Vous avez récemment lancé We7, une plateforme de téléchargement de musique gratuite, financée par la publicité. Vous ne croyez pas à l'avenir des sites payants?

R- Certains seront toujours prêts à payer, à condition de se voir proposer un contenu supplémentaire, avec des bonus, des interviews, des vidéos, un lien plus personnel entre l'artiste et son public. Pour les jeunes, le modèle payant est dépassé. Ils ont grandi avec l'internet et n'entendent pas débourser un centime pour de la musique. Aujourd'hui, le prix de la gratuité passe par la publicité. Et je ne suis pas un adepte fervent de la publicité, loin de là. Sur mon site, chaque titre téléchargé sera accompagné d'une publicité. Mais la «nuisance» sera temporaire puisque la pub disparaîtra au bout de quatre à six semaines après le téléchargement. A l'arrivée, vous gardez la musique sans la pub.

Q- Les publicités diffusées sur votre site sont ciblées à partir d'informations obtenues grâce à des données personnelles des internautes. Que faites-vous de la protection de la vie privée?

R- C'est un problème. L'option devrait toujours exister, pour l'internaute, de communiquer ou non des données personnelles. Il ne faut pas oublier un fait important: l'ère de la sphère privée est aujourd'hui révolue. Si je veux des informations sur une personne, il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux comme MySpace et Facebook, pour ne citer que les plus connus.

Q- Madonna a récemment annoncé son départ de chez Warner pour Live Nation, une société de spectacles américaine. À terme, les maisons de disques vont-elles devenir obsolètes?

R- Les maisons de disques existeront toujours. Radiohead ont réalisé une belle opération avec leur nouvel album: laisser l'internaute fixer le prix du CD en téléchargement. Mais dans le même temps, ils ont mis en vente un très beau coffret avec un livre, des visuels et des bonus pour 40 livres. Je l'ai acheté d'ailleurs. Et aujourd'hui, leur album se retrouve finalement distribué par une maison de disques.

Q- Durant votre carrière vous avez fonctionné comme une éponge, en absorbant différentes cultures musicales. Une démarche nécessaire pour évoluer?

R- Bien sûr. À la base, le rock est une musique noire. Des musiciens blancs ont essayé de les imiter et sont arrivés à autre chose. C'est un métissage, une musique hybride. Le rock est une culture très «affamée», mais c'est propre à toute forme d'expression de se nourrir de l'extérieur, de ce qu'il y a d'intéressant dans d'autres cultures. Dans les années 20, Picasso a peint Les demoiselles d'Avignon après avoir assisté à une exposition de masques africains. C'était le début du cubisme, mais attention, ce n'était pas de l'art africain, mais le résultat combiné de son influence. Et c'est pareil en génétique. Prenez la consanguinité: les membres d'une même famille, quand ils se reproduisent en circuit fermé, s'affaiblissent fatalement. La musique est plus dense quand elle est au confluent et se nourrit de plusieurs influences.

Q- Des nouvelles de Robert Lepage?

R- Pas ces derniers mois, mais je serais heureux de travailler avec lui à nouveau. Il a su parfaitement mettre en images mon univers musical pour lui apporter une nouvelle dimension. Son travail visuel dégage une véritable poésie. Chez Robert, le langage visuel est tout aussi important que le texte.

Q- Vous avez publié huit albums solos en 30 ans de carrière. Cela vous semble un chiffre suffisant ou vous auriez aimé en produire plus?

R- Parfois, oui. Mais si j'ai quitté un groupe, c'est justement pour avoir la liberté de m'engager dans plein de projets différents. Je suis très fier d'avoir crée le Womad, le premier festival des musiques du monde. Je suis aussi heureux d'avoir récemment lancé, The Hubb, un YouTube pour les droits de l'homme. J'aurais aimé mener à terme ce projet avec Brian Eno, celui d'un parc d'attraction interactif entre Disneyland, une galerie d'art géante et un musée de sciences... Alors bien sur, si je m'étais un peu moins investi dans différentes activités, j'aurais sans doute pu produire trois ou quatre albums supplémentaires. Mais ma vie aurait certainement été moins passionnante.


Éric Mandel/La Presse/Collaboration Spéciale

1 commentaire:

Pascale a dit…

Merci pour la retranscription de cette interview très intéressante ;)